Le plaisir est le souverain bien par le fait que dès leur naissance,

les êtres vivants recherchent le plaisir et fuient la douleur, par une inclinaison naturelle et sans raisonnement.

Le vrai n'est pas plus sûr que le probable.

L'envie c'est la douleur de voir autrui posséder ce que nous désirons ;
la jalousie, de le voir posséder ce que nous possédons.
Premier philosophe farouchement individualiste,
Diogène montre un mépris toujours inégalé des conventions sociales,
joint à un souci d'indépendance outrée et de franchise brutale.
C'est pourquoi il continue d'avoir des compagnons de vie et de pensée.

Dans l'antiquité, une tradition tardive considère Antisthène (v.445v.360) comme le fondateur de l'école cynique,

avec Diogène pour élève.

De nos jours, on admet communément que les Cyniques doivent la plupart de leurs traits distinctifs à Diogène.


Dans sa vie comme dans sa mort, Diogène de Sinope (v.400-325) s'est efforcé de faire le contraire de tout le monde.
Le nom même de cynisme dérive de son sobriquet, "le Chien" ("cynique" vient de kunos, chien),

dont l’affublèrent les Grecs pour illustrer le comportement sans pudeur de cet homme qui vivait comme un animal :
Il faisait tout en public, mangeant, injuriant et se masturbant devant ses concitoyens !

Mais il ne mord qu'en paroles tous ses contemporains qui pourchassent la fortune et la puissance,
au lieu de mener la vie naturelle et simple du philosophe.

Quand la foule l'applaudit, il se demande quel mal ou quelle sottise il a bien pu faire.
Contemporain de Platon, Diogène est connu dans l'imagerie populaire
comme le philosophe qui habitait un tonneau et se promenait dans Athènes en plein jour,
une lanterne à la main et cherchant un homme...

Avec le temps, le cynisme a pris une connotation péjorative de mépris et de dénigrement d'autrui, qualifiant tous ceux qui, par peur de leur propre médiocrité, rabaissent systématiquement autrui.

Rien de cela dans le cynisme philosophique.
L'ironie n'a qu'un seul but :

dégonfler la baudruche toujours renaissante de la vanité humaine.


Selon Cercidas de Mégalopolis, Diogène meurt en retenant volontairement sa respiration.
Il avait demandé qu'on laisse son corps sans sépulture, pour que les chiens ses frères s'en nourrissent.
Demande scandaleuse :
Pour les Grecs, Charon repousse sans pitié les ombres de ceux qui n'ont pas été ensevelis
et les laisse errer pendant cent ans sur la rive du Styx.

Cette perspective infernale semble avoir effrayé les compagnons de Diogène.
Il est d'ailleurs dans l'ordre des choses que les maîtres soient trahis par les disciples.

Diogène est enterré en grande pompe à Corinthe, cité où il avait installé le tonneau qui lui servait de maison.
Sur sa tombe, on dresse une colonne, surmontée d'un chien en marbre de Paros.
Pauvre Diogène, qui se moquait de la richesse, de la gloire et des honneurs !
De Diogène, on ne veut en général retenir que les outrances et les scandales.
Selon Platon, c'est un"Socrate devenu fou".
Ce persiflage comporte une part de vérité.
Diogène se compare à ces maîtres de musique qui chantent un ton plus haut, pour que le chœur réussisse à trouver le ton juste.
Avec lui, la provocation est une stratégie, elle devient un art.

Mais les provocations ne doivent pas faire oublier l'essentiel :
Diogène est sans doute le premier philosophe farouchement individualiste.
Coup d'essai, coup de maître.

Jamais peut-être, dans l'histoire de la pensée,
on ne retrouvera un tel mépris des conventions sociales
joint à une aussi grande soif d'indépendance et de franchise brutale.

Diogène croit en lui, d'abord.
Et ensuite ?
Il croit encore en lui,
en la force de sa raison,
en la puissance de sa volonté,
en sa détermination à grimper le dur chemin de la vertu et de la joie.
Car cet homme orgueilleux (quel grand philosophe ne l'est-pas ?) manifeste, dans sa vie comme dans ses œuvres,
une conception exigeante du salut individuel.
Du haut de son ascétisme, il décoche les flèches les plus acérées contre l'espace mental, la scène philosophique,
les coutumes sociales, les institutions politiques, les traditions religieuses de son temps.

Homme libre, très libre même, Diogène n'a que mépris pour les philosophes de cour comme Aristote :
ces âmes d'esclaves ne déjeunent et ne dînent que lorsqu'il plaît à Alexandre.


Et il s'étonnait de voir les musiciens accorder les cordes de leur lyre,

mais de laisser désaccordées les dispositions de leur âmes ;
les mathématiciens fixer leurs regards sur le soleil et la lune, mais ne pas remarquer ce qui se passe à leur pieds ;
_____ les orateurs mettre tout leur zèle à parler de la justice, mais ne point du tout la pratiquer ;
_________et encore les philosophes blâmer l'argent, mais le chérir par dessus tout.

A ceux qui disaient : «Tu es vieux, repose-toi», Diogène répliqua : « Pourquoi donc ? Si je courais au stade la course longue, faudrait-il que je me repose tout prés du but, au lieu de bander davantage mes muscles ?»

Ayant vu un jour un jeune enfant qui buvait dans ses mains, il sortit son gobelet de sa besace et le jeta, en disant :

« Un jeune enfant m'a battu sur le chapitre de la frugalité ».
Il jeta également son écuelle, parce qu'il avait vu de la même façon un jeune enfant qui, parce qu'il avait brisé sa gamelle, recueillait ses lentilles dans le creux de son petit morceau de pain.

Un jour, il demandait l'aumône à une statue.
Comme on l'interrogeait sur la raison qui le poussait à agir ainsi : «Je m'exerce, dit-il, à essuyer des échecs».
Demandant l'aumône à quelqu'un - car au début, il mendiait à cause de son indigence - il dit :

«Si tu as déjà donné à quelqu'un d'autre, donne-moi également. Si tu n'as donné à personne, commence par moi».

Il semble que le souverain macédonien ait conçu la plus forte admiration
pour l'indépendance outrée de Diogène,
que toute la richesse du monde ne pouvait acheter.
En 336 ou en 335, Diogène est le seul philosophe de Corinthe
à ne pas venir féliciter Alexandre le Grand,
chef de la prochaine expédition contre les Perses.
Intrigué, le maître de la Grèce et bientôt du monde se fait conduire
jusqu'au tonneau de Diogène,en train de se prélasser au soleil.

Le dialogue est bref.

"Demande-moi ce que tu veux, tu l'auras."
"Ôte-toi de mon soleil", réplique le chien céleste.
D'après Plutarque,
"le mépris que lui témoignait Diogène lui inspira une telle admiration pour la fierté et la grandeur de cet homme
qu'aux gens de sa suite qui, en se retournant, se moquaient et riaient de Diogène,
il répliqua :"Eh bien, moi, si je n'étais pas Alexandre, je voudrais être Diogène."

Un méchant homme avait mis cette inscription sur sa maison : «Que rien de mauvais n'entre ici».
«Mais le propriétaire de la maison», dit Diogène, «par où donc rentrera-t-il ?»


Alors qu'il sortait du bain, quelqu'un lui demanda s'il y avait beaucoup d'hommes qui se baignaient, il répondit que non.
Mais quand on lui demanda s'il y avait foule, il répondit que oui.

Ayant allumé une lanterne en plein jour, il dit : «Je cherche un homme».

Un jour qu'il marchait sur les tapis de Platon - ce dernier avait invité des amis qui venaient de chez Denys -,
Diogène dit : « Je marche sur la vaine gloire de Platon».
Mais Platon lui rétorqua : «Comme tu laisse transparaître ton orgueil, Diogène, tout en ayant l'air de ne pas être orgueilleux».

Comme on lui demandait si les sages mangeaient des gâteaux, il répondit : «Ils mangent de tout comme les autres hommes».
Comme on lui demandait pourquoi les gens faisaient l'aumône aux mendiants et non aux philosophes, il répondit :
«Parce qu'ils craignent de devenir un jour boiteux et aveugles, jamais ils ne craignent de devenir philosophe».

Un jour il demandait l'aumône à un avare; comme celui-ci tardait à donner, Diogène lui dit :

«Mon ami, c'est pour ma nourriture que je te demande l'aumône, pas pour ma sépulture».

Comme on lui reprochait de boire dans une taverne, il dit : «De même que chez le barbier, je me fais couper les cheveux».

Comme on lui demandait ce qu'il y a de plus beau au monde, Diogène répondit : «Le franc-parler».